On parle de l’alcool partout — sauf à la première personne. Comme problème de société, comme statistique, comme campagne de prévention. Très rarement comme une question intime, qui mérite des mots, du temps, et un interlocuteur.
Le mot qui change tout : mésusage
Pendant longtemps, le vocabulaire de l’alcool s’est limité à deux cases : « il boit normalement » ou « il est alcoolique ». Entre les deux, rien — ou plutôt, un silence où s’installait, sans bruit, une consommation qui pesait sur la santé, le travail, les liens, le sommeil.
Le mot mésusage a déplacé cette frontière. Il décrit une consommation qui, sans relever encore de la dépendance, fait déjà du mal. Il rend visible ce que les catégories binaires laissaient dans l’ombre. Et surtout, il ouvre un espace où l’on peut intervenir tôt, avant que le verre ne devienne un nœud.
Le Dr Thomas Orban, médecin généraliste et addictologue belge, a contribué publiquement à faire connaître cette approche. Il rappelle régulièrement, dans ses interventions et dans son travail au sein de la médecine générale, qu’une consommation à risque se repère par le dialogue — pas par le test moralisateur. Il défend une posture clinique sans jugement : on questionne, on écoute, on accompagne. C’est précisément à partir de cette posture-là qu’un autre travail devient possible.
Ce que le verre vient dire à la place du sujet
Quand quelqu’un consulte parce qu’il « boit un peu trop », il décrit le plus souvent un comportement. Un rituel. Une habitude. Rarement, dans le premier entretien, il dit ce que ce verre vient faire pour lui.
Or la psychanalyse part justement de cette question-là. Que vient combler, anesthésier, désinhiber, calmer, célébrer ce verre ? Quel affect refoulé revient comme par effraction, à la même heure, dans le même fauteuil, avec la même bouteille ? Quel mot manquant le verre vient-il prononcer à la place du sujet ?
Freud parlait de la satisfaction substitutive : ce que le sujet ne peut pas dire, il le décharge ailleurs — dans le symptôme, dans la consommation, dans la répétition. Lacan a poursuivi en montrant que l’objet de la consommation (alcool, mais aussi nourriture, écran, achat compulsif) prend la place d’un objet manquant, dont le manque est, paradoxalement, ce qui permet au désir d’exister.
Boire trop, ce n’est pas vouloir mourir. C’est souvent, à l’inverse, vouloir tenir un peu plus longtemps avec ce qui ne se laisse pas dire autrement.
Le médecin pose un cadre, l’analyste ouvre un sens
Il faut le dire clairement : la psychanalyse ne remplace pas le soin médical. Elle ne substitue ni au sevrage, ni au suivi addictologique, ni au traitement de la dépendance physiologique quand celle-ci s’est installée. Le corps a ses urgences, et il existe pour elles des spécialistes — dont les addictologues comme le Dr Orban font partie.
Ce que la parole analytique peut ajouter, c’est autre chose. Quand le cadre médical a posé ses balises, quand la consommation est ralentie, quand le corps souffle un peu, une question revient souvent : et maintenant ? Que faire de l’angoisse qui était noyée dans le verre ? Que faire de la colère qu’il étouffait ? De la solitude qu’il rendait supportable ?
C’est là que la cure analytique trouve sa place. Pas pour faire la morale. Pas pour interdire. Pour écouter ce qui parle à travers le verre, et permettre au sujet de retrouver d’autres mots, d’autres objets, d’autres voies pour le désir.
Faire le déclic — sans renoncer à la complexité
Se libérer d’un mésusage, ce n’est pas seulement arrêter une substance. C’est reconstruire un rapport au temps, aux autres, à soi. C’est apprendre à habiter les heures qui étaient meublées par l’alcool. C’est retrouver la possibilité de l’ennui, de l’attente, du désir non immédiatement satisfait.
C’est un travail. Long, parfois, et rarement linéaire. Mais c’est un travail dans lequel le sujet n’est plus un cas, ni un patient, ni un dossier — il redevient quelqu’un qui parle, et qui s’entend.
Si vous traversez cette question — pour vous, pour un proche — sachez qu’elle peut s’accueillir. Que le silence est plus lourd que la parole. Et qu’un cadre médical comme celui que défendent des praticiens tels que le Dr Thomas Orban, articulé à un espace analytique, peut transformer ce qui semblait sans issue en chemin.
Le premier pas est parfois le plus difficile, mais il vous appartient. Si ce texte résonne en vous et que vous souhaitez en parler, écrivez-moi.
Pour aller plus loin : sur le repérage précoce et le dialogue en médecine générale, les travaux du Dr Thomas Orban et les ressources de la SSMG (Société Scientifique de Médecine Générale). Sur l’écoute analytique des conduites addictives : Sigmund Freud, « Pour introduire le narcissisme » (1914) ; Jacques Lacan, séminaire « L’envers de la psychanalyse » (1969-70).
Cet article est un texte de réflexion. Il ne se substitue à aucun avis médical. Si vous traversez une difficulté avec l’alcool, parlez-en d’abord à votre médecin généraliste.
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