Qui suis-je sans le regard de l'autre ?

Publié le 2 juin 2026 · Jacques Dal

Nous passons une part étonnante de notre vie à nous demander ce que les autres pensent de nous. Un message resté sans réponse, un regard de travers, un silence en réunion : et voilà l’estime de soi qui vacille. Comme si notre valeur se décidait ailleurs, dans les yeux d’autrui.

Le regard qui fige

Sartre a donné à cette expérience une formule célèbre : « L’enfer, c’est les autres. » On la cite souvent à contresens. Il ne voulait pas dire que les autres sont odieux, mais que, sous leur regard, je deviens un objet : je me vois jugé, classé, réduit à une image que je ne maîtrise pas. Le regard de l’autre a ce pouvoir de me figer en une chose — « le timide », « le raté », « celui qui ».

Cette dépendance n’est pas un caprice. Elle vient de loin.

Le moi se construit dans un reflet

Avant de savoir qui il est, l’enfant se découvre dans un reflet : le miroir, et surtout le visage de celui qui le porte. Lacan a décrit ce moment — le stade du miroir — comme l’instant où le petit d’homme s’identifie à une image de lui venue du dehors. Autrement dit : notre « moi » se forme d’abord à partir du regard d’un autre. Nous sommes, dès l’origine, constitués par l’extérieur.

Il n’est donc pas étonnant que le regard d’autrui pèse si lourd : il a présidé à notre naissance comme sujets. Le problème n’est pas de dépendre du lien — nous sommes des êtres de lien — mais d’y être prisonnier.

Du regard qui aliène au désir qui libère

La psychanalyse ne promet pas de devenir indifférent au regard des autres ; ce serait une autre forme d’enfermement. Elle propose autre chose : distinguer ce que je crois que l’autre attend de moi, et ce que, moi, je désire. Très souvent, nous nous épuisons à répondre à une demande supposée — celle d’un parent, d’un milieu, d’un idéal — sans jamais nous demander ce que nous voulons.

Se déprendre du regard, ce n’est pas s’en couper. C’est cesser de lui confier la réponse à la question « qui suis-je ? », pour commencer à y répondre soi-même — non pas une fois pour toutes, mais comme un chemin.

Si vous sentez votre valeur trop souvent suspendue au jugement des autres, ce nœud peut se travailler. Écrivez-moi pour en parler.

Cet article est un texte de réflexion et ne se substitue à aucun avis médical ou psychologique.

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